«L’arabisation forcée a détruit les langues berbères régionales»

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Pour Farid Benmokhtar, linguiste et enseignant de langue et de culture berbère à l’université Paris VIII, l’arabisation forcée entreprise par le pouvoir algérien depuis 1962 n’a fait qu’étouffer les langues berbères locales, comme le «ouergli», le «zénéte» ou le «righi». Sans une prise de conscience rapide, celles-ci risquent tout simplement de disparaître.  Dans cet entretien, Farid Benmokhtar, auteur du « Code Switching en Kabylie », paru en 2013 chez les Editions l’Harmattan, l’Etat algérien doit prendre ses responsabilités pour réhabiliter ces langues…

– Nous parlons beaucoup de la langue amazighe. Mais nous oublions certaines langues menacées, comme  le ouargli (teggargrent), le righi, le zénète et bien d’autres. Pouvez-vous nous parler un peu de ces langues ?
Oui, effectivement, le débat se focalise uniquement sur le berbère du Nord et on évoque rarement ces langues du Sud que vous venez de citer. Néanmoins, quand on parle de la langue Tamazight comme tronc commun, ces langues sont évidemment incluses. Ce que je peux dire de ces langues : géographiquement, si on reste en Algérie, elles se situent dans le Sud, c’est-à-dire au Sahara et au sud de l’Oranais, où on retrouve encore quelques villages. Le nombre de locuteurs est très infime. On l’estime à quelques milliers (ici je n’inclus pas les Mozabites). Leur environnement sociolinguistique  est très hostile.
Comme toutes les autres langues berbères, elles sont en situation diglossique défavorable. Les locuteurs de ces langues sont tous bilingues, arabe/berbère et le bilinguisme social est bien installé depuis longtemps. Sur le plan de la recherche scientifique, les études effectuées sur ces langues datent de l’époque coloniale. Cependant, les dernières années, la linguiste berbérisante, A. Mettouchi, réalise un travail de recherche de grande importance sur taggaregrent (le ouargli).
La transmission inter-générationnelle de ces langues ne se fait plus, ou se fait d’une manière marginale. C’est ce qui met ces langues en danger d’extinction. A ma connaissance, la production littéraire dans ces langues est inexistante, hormis peut-être les chants folkloriques. Ces langues ne disposent pas d’un enseignement formel ou informel.
– Selon vous, pourquoi ces langues tendent- elles à disparaître ? Est-ce un problème de moyens, ou cela est-il dû à l’hégémonie exercée par la langue arabe ?
Oui, ces langues-là tendent à disparaître, puisque la situation socio-linguistique et sociopolitique présente est défavorable. Actuellement, ces langues forment de petits îlots linguistiques. Le nombre de leurs locuteurs est estimé à quelques milliers ou dizaines de milliers. Si nous nous référons aux critères d’extinction des langues élaborés par l’Unesco, ces langues sont toutes arrivées à leur dernière phase. L’avenir des îlots linguistiques berbères devant des méga-régions arabes ou d’arabophonie  est réellement incertain.
Aussi, l’hégémonie de l’arabe et d’arabité instaurée et menée tambour battant, depuis 1962, par le gouvernement algérien ne laisse plus de place aux autres langues. Même les régions berbérophones où les locuteurs se chiffrent par millions sont en situation difficile. Donc, les îlots linguistiques berbérophones, comme ces groupes du Sud, dans une durée courte, n’ont aucune chance de survie devant le rouleau compresseur de langue et d’identité arabe mené par l’Etat algérien.
– On dit que ces langues sont comme des petites rivières qui se déversent dans le fleuve qui est la langue amazighe. Qu’en est-il si ces «rivières s’asséchaient» ? En d’autres termes, quel est leur apport pour la langue
amazighe ?

Oui, la métaphore de la rivière est bonne. Toutefois, si l’objectif est de faire (un fleuve) une langue berbère unifiée, ce qu’on appelle en linguistique une koinè, autrement dit fabriquer une nouvelle langue berbère Ce n’est pas judicieux et c’est même contre-productif pour les locuteurs amazighs.
On produira une langue telle que l’arabe littéral, qui n’est au final la langue première de personne. Mais, si on considère ou on observe la réalité du terrain, on constate l’existence de plusieurs langues berbères, alors ces rivières sont de grande importance, du moins sur le plan lexical.
Ces langues serviront aussi à la revitalisation des autres langues berbères, mieux décrites et enseignées depuis longtemps, comme le kabyle et le chaoui, dont le corpus demeure incomplet dans plusieurs domaines.
Comme pour toutes les langues du monde, la revitalisation s’effectuera de prime abord par la néologie. Donc, ces langues berbères du Sud méconnues sont des sources bien fournies dans plusieurs domaines. Les spécialistes le savent bien. Cela a été déjà fait par M. Mammeri, c’est-à-dire faire de la néologie intra-berbère.
Cette méthode de travail est beaucoup mieux que celle d’inventer des mots de toutes pièces. Mais si ces rivières deviennent sèches, surtout qu’il n’y a actuellement aucun travail de sauvegarde, comme la collecte de corpus, la perte de ressources lexicales et même culturelles sera inestimable pour le monde berbère.
– Qui doit prendre en charge ces langues pour qu’elles ne disparaissent pas ? Et quel pourrait être l’apport du Haut-Commissariat à l’amazighité dans ce sens ?
La prise en charge des langues se fait en premier lieu par l’Etat via sa politique linguistique. Ensuite par les locuteurs eux-mêmes. Donc, si je me borne sur ces deux prises en charge, ces langues n’ont pas d’avenir. Car le pouvoir algérien se définit comme arabe et sa politique li guistique est claire. Elle se résume en la politique d’arabisation, autrement dit, la dé-berbérisation des Berbères. L’objectif est de faire de l’arabe une langue de l’Etat, du peuple et de la science. Le reste n’est que périphérique.
Le Haut-Commissariat à l’Amazighité, HCA, à mon avis, joue plus un rôle politique que scientifique, il ne faut pas oublier qu’il a été créé suite à une crise politique. Je ne vois pas comment une institution rattachée à la présidence de la République peut faire le contraire du projet de société institué par l’Etat depuis 1962, Si ce n’est de faire le travail de colmatage ou de satisfaire une frange de militants. Pour en finir, la sauvegarde de ces langues berbères du Sud dépasse largement le rôle de ces appendices du pouvoir.
– Comment réhabiliter ces langues et leur donner un espace  d’expression ?

La réhabilitation de ces langues se fera par étapes et par priorité. De prime abord, les reconnaître comme langues, lever la chape de plomb qui dure depuis 1962 sur les locuteurs de ces langues, les enseigner dès la première année du primaire et d’une manière sérieuse, alphabétiser les adultes, créer des médias lourds et le cinéma, etc. La deuxième partie de la question, en effet, pour réaliser tout ce programme, il n’y a que l’Etat qui peut le faire, donc l’Etat algérien a un grand rôle à jouer.